Liège, Turandot

Un conte, une oeuvre ultime

Un double constat a suscité, fondé, motivé et justifié la mise de scène de José Cura : aux origines, "Turandot"est un conte du Vénitien Carlo Gozzi ; "Turandot"est le dernier opéra, inachevé, de Giacomo Puccini.

Un conte ! Replonger le spectateur dans l’univers du conte a été une idée judicieuse, atmosphérisant le propos sans porter atteinte à ses incontestables dimensions dramatiques. Au début de la représentation, de jeunes enfants, installés devant le rideau, participent à une sorte d’"atelier créatif"les invitant à construire la maquette d’un palais impérial chinois ou à dessiner des personnages de la Commedia dell’arte. Ensuite, répartis de part et d’autre de l’avant-scène, ils seront en quelque sorte nos intermédiaires, nous amenant à regarder ce qui joue par leurs yeux !

Et c’est ainsi que les trois ministres, un "chœur"aux interventions drôlement savoureuses, seront d’abord revêtus des atours des personnages de la Commedia dell’arte. Par la suite, on leur découvrira même des "sous-vêtements"très BD américaine, Spiderman ou Disney. Il est vrai que Puccini et ses librettistes les avaient déjà connotés en les appelant Ping, Pang et Pong. Les "gardiennes du temple", elles, sont très kung-fu ou manga, avec leurs apparences clonées, leurs kimonos, leurs sabres menaçants et leurs attitudes toujours ostensiblement guerrières. Ajoutons-y des cages aux solides barreaux pour les esclaves captifs, des entrées triomphales avec grands coups d’éclairage, un palais chinois magnifiquement stéréotypé. C’est presque un jeu vidéo lyrique !

Tout cela est très cohérent et se développe en toute fluidité ; on sourit beaucoup et, en même temps, ce qui souligne la réussite de la conception du propos, comme dans un conte, on est sensible à toutes les sous-jacences du propos. On tremble et frémit devant les péripéties du récit : les retrouvailles de Calaf, le fils, avec Timur, son père, un roi détrôné, accompagné de Liu, une jeune esclave amoureuse de Calaf parce qu’"un jour, il lui avait souri". Le défi relevé par Calaf de répondre aux trois intrigues qu’oppose la princesse Turandot à ses prétendants - la mort sanctionnant toute erreur. Une façon pour elle de venger une lointaine aïeule odieusement bafouée. La victoire de Calaf, sa contre-proposition à Turandot (il mourra si elle trouve son nom avant l’aube), le sacrifice de Liu.

Le dernier opéra de Puccini ! En effet, celui-ci, le 29 novembre 1924, meurt d’un cancer du larynx à Bruxelles, où il était venu subir des séances de radiothérapie, un traitement nouveau à l’époque. C’est un an et demi plus tard, le 26 avril 1926, que l’œuvre est créée à la Scala de Milan, sous la direction d’Arturo Toscanini. Juste après la scène de la mort de Liu, le maestro dépose sa baguette et dit : "C’est ici que Giacomo Puccini interrompit son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art". Telle est aussi l’option retenue par José Cura qui n’a pas voulu conclure "Turandot"avec la fin conçue par Franco Alfano : il avait une autre excellente idée !

Sur la reprise des derniers mots, des dernières notes, "Puccini"entre en scène et vient s’étendre-s’éteindre sur le plateau, rejoint par quelques-uns de ses personnages emblématiques, Mimi, Manon, la Fiancée de l’Ouest, Madame Butterfly. Cette fin, très belle, est très émouvante.

Mais si cette production est une réussite, c’est aussi et surtout grâce aux qualités de sa distribution, emmenée par le même José Cura. Les Chœurs (la beauté de celui des enfants !) et l’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, sous la baguette judicieuse de Paolo Arrivabeni, accomplissent la dernière partition de Giacomo Puccini.

Stéphane Gilbart
(photo Lorraine Wauters)

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