Liège, Don Giovanni

C'est bien un dramma, et giocoso comme il convient

Avouons-le, j’ai été très perplexe quand, au hasard d’une émission de radio, j’ai appris que Jaco Van Dormael installait son "Don Giovanni"dans "le monde des traders", "au sommet d’une tour de verre", faisant de Zerlina et Masetto des "techniciens de surface". Ne savait-il donc pas que Michael Haneke avait développé la même idée, le même concept, il y a quelques saisons ? Allait-il le plagier, le copier – et cela avec beaucoup moins de moyens que ceux dont on dispose dans une maison comme l’Opéra de Paris ?

La lecture de Jaco Van Dormael est certes similaire dans ses principes, mais elle est aussi originale qu’aboutie.

Dans sa scénographie (de Vincent Lemaire) d’abord, bienvenue avec son loft avec piscine se métamorphosant en "open space"bien d’aujourd’hui. Toutes les péripéties du récit y trouvent juste place. Le passage d’un lieu à l’autre, qui pourrait être temps mort, s’articule parfaitement, en toute fluidité, au déroulement de la représentation. Tout cela est beau en outre : les gratte-ciels visibles au-delà des grandes baies dans un dégradé de lumières du jour et de la nuit, la piscine reflétée dans un plafond de verre, les écrans d’ordinateur qui jouent un rôle (les graphiques des affaires, le reportage de l’enterrement du Commandeur, l’apparition de sa tête vengeresse, un ultime "bûcher des vanités").
Le Don Giovanni "gentilhomme"devenu redoutable trader aux prises avec des rivaux et des collègues de bureau est pertinent. Il est conquérant en affaires comme il l’est en amour.

Surtout, et c’est là que Jaco Van Dormael impose son point de vue, l’œuvre est exactement un "dramma giocoso", la qualification que lui a donnée Mozart. Elle est "dramma", sérieuse dans le propos, tragique dans l’exposition d’une destinée et de son aboutissement. Mais éminemment "giocoso"aussi.
La mise en scène de Michael Haneke se perdait un peu dans les couloirs de sa tour de verre. Elle finissait par être étouffante dans son univocité agressive-tragique. La piscine de Jaco Van Dormael est une idée dramaturgique bienvenue : Don Giovanni y noie le Commandeur ; celui-ci en ressurgira pour y entraîner avec lui le séducteur-provocateur.

Jaco van Dormael a aussi le sens du décalage bienvenu, de ce "petit rien"scénique qui fait sourire le spectateur et révèle le drolatique, l’ironique toujours présent quelle que soit la gravité d’une situation, ou qui allège celle-ci. Ainsi par exemple, pour donner une idée des mœurs absolument dissolues du "méchant gentilhomme", Jaco Van Dormael a prévu une soupière de cocaïne et invité deux strip-teaseuses à animer la fête organisée. Dans un premier temps, cela m’a paru brouillon et agacé dans la mesure où nous étions distraits d’un air magnifique du "trio des masques"(Don Jose, Donna Anna et Donna Elvira). Mais soudain, voilà que surgit, calée sur les notes de la partition, une fanfare aux improbables musiciens en hauts képis bleu pétant, shorts et bottes blanches. Surréalisme belge ! Plus tard, lors du dernier repas, les deux mêmes figurantes, toujours seins nus, apparaissent couchées sur une table, devenant mets à déguster grâce au coulis de chocolat et aux macarons dont Leporello les recouvre. L’on se souvient alors des partouzes organisées par Krzysztof Warlikowski, pénibles, sinistres. Chez Van Dormael, cela reste léger ; la salle, pas du tout scandalisée, rit et sourit de l’idée et de son traitement.

La place me manque pour évoquer d’autres trouvailles de mise en scène créatrices d’une juste atmosphère conforme à l’esprit de l’œuvre.

Surtout, et c’est essentiel, la mise en scène laisse toute sa place au chant des personnages. Leurs interprètes, très à l’aise et engagés dans le jeu scénique, ne ratent pas l’occasion qui leur est ainsi donnée de "se faire entendre"! Quant à Rinaldo Alessandrini et à l’Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, ils nous offrent les beaux résultats du beau travail de préparation qu’ils ont accompli ensemble.

Stéphane Gilbart
(photo Lorraine Wauters)

A voir et à revoir sur culturebox.francetvinfo.fr

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