Liège, Dido and Aeneas

Un vrai régal scénique baroque

A l’Opéra de Liège, le rideau ne se lève pas immédiatement sur les péripéties de la rencontre de Didon et Enée. En lever de rideau – c’est-à-dire paradoxalement rideau bien fermé – l’Ensemble Les Agrémens dirigés par Guy Van Waas interprète d’abord "La Suite d’Abdelazer ou la Revanche du Maure"d’Henry Purcell. Plutôt que de l’envisager comme une façon de garantir au spectateur une durée standard minimum à la représentation, je l’ai plutôt vue – ou je l’ai plutôt entendue –, excellente initiative, comme une "mise en oreille", comme une façon, dans une maison plutôt verdienne et rossinienne, de nous amener à l’univers musical baroque.

Ce qui m’a frappé dans cette production, c’est que son aspect douloureux, tragique même si l’on envisage le destin fatal de Didon, s’estompe au profit de sa représentation, qui est un vrai régal scénique baroque !
Quelles belles propositions en effet que celles de Cécile Roussat et Julien Lubek, le duo de metteurs en scène. Ils n’ont pas conçu l’une de ces restitutions baroques à la broderie près comme en rencontre parfois ; ils "jouent"du baroque avec un souriant clin d’œil distancié et beaucoup d’inventivité.

La mer est faite de grandes toiles bleues agitées, les falaises et les grottes ont toute l’apparence du carton-pâte. Un grand bateau surgit soudain ! Les lumières ont "leur mot à dire". Les personnages sont très typés dans leurs apparences (ah ! les tentacules de la magicienne ! ah ! le look BD des sbires des sorcières ! ah ! les amours-arc-à-flèches). Certains arrivent par les cintres. Il y a évidemment l’intervention de danseuses. Et tout particulièrement des acrobates ! Qui se lancent dans des cascades de saltos tendance hip-hop ou risquent de vertigineux balancements au trapèze. On en a plein les yeux ! Pour notre plus grand plaisir de spectateur.

Mais les oreilles ne sont pas en reste. Oui, il y a aussi – baroque oblige – les tôles secouées et la machine à vent pour "la terrible tempête". Mais il y a surtout le bel ensemble/Ensemble des Agréments justement dirigé par Guy Van Waas. En harmonie avec les solistes (pas de tempête à ce niveau-là), ces musiciens et leur chef nous donnent à bien entendre les belles pages contrastées, narratives, descriptives, émotives, de Purcell, si émouvantes notamment dans les fameux lamentos de la pauvre Didon.

J’ajouterai encore ceci : les hasards du placement dans la salle m’ont permis de vivre très intensément le travail du chœur installé dans la fosse (on leur a réservé la musique, les acrobates s’agitant pour eux sur le plateau). Le Chœur de Chambre de Namur, par son homogénéité et la précision de ses interventions, a une très belle part dans la réussite de cette production… qui est donc bien exactement un vrai régal scénique baroque !

Stéphane Gilbart
(photo Lorraine Wauters – Opéra Royal de Wallonie)

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