Liège, Le domino noir

Une (re)découverte heureuse, une réussite savoureuse

Le succès et la postérité des œuvres sont capricieux : telle, mal reçue lors de sa création, se voit soudain consacrée et célébrée ad vitam aeternam, telle autre, triomphe immédiat, tombe dans l’oubli ou connaît un long purgatoire.
Ainsi "Le Domino noir"de Daniel-François- Esprit (on savait prénommer à l’époque) Auber (1782-1871), que les Belges connaissent pour l’incitation révolutionnaire décisive d’un des airs de sa "Muette de Portici"en 1830. "Le Domino noir"a été son œuvre la plus jouée durant tout le XIXe siècle, pour être ensuite ignorée.

La revoilà à Liège : "Que du bonheur !", comme diraient certains.

Soyons clair, ce n’est pas à cause des subtilités de son livret : il est convenu avec cette histoire d’un jeune homme, Horace de Massarena, tentant de retrouver la mystérieuse inconnue au domino noir qui l’a subjugué lors d’un bal. Cette belle qui, comme Cendrillon, devait absolument s’enfuir à minuit : Angela de Olivarès s’offrant une dernière soirée mondaine avant de prendre le voile. Péripéties, quiproquos, déguisements : le cahier des charges ordinaires de pareil divertissement. Un opéra-comique, alternant séquences parlées et chantées. Un couple s’en est emparé, celui de Valérie Lesort et Christian Hecq. On connaît ce dernier, sociétaire de la Comédie-Française, pour ses interprétations époustouflantes de Feydeau ou Goldoni, par exemple. Avec sa compagne-complice, ils ont conçu un "20 000 lieues sous les mers"qui a enchanté au point d’obtenir le Molière de la création visuelle en 2016.

Ils ont mis leur inventivité, leur humour, leur savoir-faire, au service de ce "Domino"!

Dès l’ouverture, avec un personnage habillé en rideau de scène et des danseurs en dominos… Ils ont judicieusement caractérisé les personnages, dans leurs apparences et les facéties qui peuvent en découler : des vêtements qui deviennent paon ou porc-épic, une domestique énorme, des nonnes aux grandes coiffes à agiter, un lord anglais à la grammaire et à l’accent so british. Sans oublier un cochon de lait-marionnette qui réagit aux assauts gourmands, des gargouilles qui s’esclaffent ou des statues qui s’agitent. Eclat de rire automatique ! Sans négliger non plus des moments plus joliment poétiques comme des scènes de bal captées au travers d’une vitre.

Les interprètes, très bien dirigés, ne boudent pas leur plaisir et réussissent à surjouer sans trop jouer : la légèreté prime ! Cette mise en scène, et c’est évidemment essentiel, les met en situation de faire valoir leurs talents. Anne-Catherine Gillet ne rate pas la chance qui lui est offerte, dans son rôle à transformations (notamment en domestique aragonaise), de prouver la qualité et les nuances de sa voix ; Cyrille Dubois est un très convaincant amoureux en quête de son aimée et passant donc par tous les états d’âme indissociables de pareille situation. Autour d’eux, Antoinette Dennefeld, François Rougier, Marie Lenormand, Laurent Kubla, Tatiana Mamonov et Benoît Delvaux incarnent vocalement leurs rôles typés et contrastés, épaulés par deux comédiens, Sylvia Bergé et Laurent Montel, qui, manifestement, se réjouissent d’avoir été embarqués dans cette réjouissante aventure-là.
Quant à Patrick Davin, bien suivi par l’Orchestre et les chœurs de l’Opéra, il donne vie aux atmosphères et garantit l’équilibre musical en une lecture judicieuse d’une partition pétillante.

Stéphane Gilbart
(Photo Lorraine Wauters / Opéra Royal de Wallonie-Liège)

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